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Les abeilles disparaissent, l’écosystème vacille


Illustration : Les abeilles disparaissent, l’écosystème vacille Développement durable
 
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Sans abeilles pas de futur. C’est en substance ce que plusieurs associations d’apiculteurs clament haut et fort. D’autant plus fort que, depuis quelques années, une curieuse épidémie touche les butineuses, qui fuient la ruche sans laisser de traces. Les conséquences d’une éventuelle éradication des abeilles seraient bien plus graves qu’une simple pénurie de miel…

Tous racontent la même chose. Des ruches vides, pas même occupées par de nouveaux habitants. Mais surtout, l’absence de cadavres aux alentours du lieu du crime. Le phénomène a d’abord été observé aux Etats-Unis, puis en Europe, en particulier en Espagne, et plus récemment à Taïwan. « Les apiculteurs sont désemparés » avoue Yves Goïc, président du Centre national du développement apicole (CNDA). Ce qu’on appelle aujourd’hui “colony collapse disorder”, “syndrome d’effondrement des ruches” ou encore “phénomène Marie-Céleste”, c’est la disparition de millions d’abeilles de part le monde, qui fuient vraisemblablement leurs ruches pour aller mourir.
Ce mystère a permis de médiatiser un problème pourtant déjà ancien, celui de la mort massive des apidés. En France et en Allemagne, 30% des colonies sont décimées chaque année depuis 1995. Les abeilles sont en effet très sensibles, et la moindre modification de leur environnement est déjà un problème. Expliquer l’hécatombe des dernières années ne sera donc pas une mince affaire. Jean-Marc Bonmatin, chercheur en biophysique moléculaire au CNRS, évoque plusieurs hypothèses : le changement climatique, le manque de nourriture, l’utilisation excessive et mal contrôlée des pesticides, et le développement de maladies nouvelles. « Je n’aime pas parler d’origine multifactorielle, explique-t-il, mais plusieurs causes peuvent interagir ». Une intoxication faible mais régulière aux pesticides peut provoquer, par exemple, un affaiblissement à long terme des butineuses, qui deviennent plus sensibles aux maladies. Pierre Zagatti, entomologiste à l’INRA, chargé de mission à l’Institut français de la biodiversité (IFB), explique également que l’amendement azoté, utilisé comme fertilisant, a entrainé une diminution des cultures de légumineuses, privant les insectes de nourriture en hiver.

Plus de miel, mais surtout plus de plantes

Quelle qu’en soient ses causes, aux dires de nombreux entomologues, le problème est plus concret qu’il n’y parait, et ses conséquences sérieuses. Les associations et syndicats d’apiculteurs pointent du doigt les firmes phytosanitaires, qui répondent en blâmant l’incompétence des éleveurs. « Quand un phénomène est aussi inquiétant que celui-ci, la communication se fait de manière passionnelle » admet Yves Goïc. D’autant plus que la filière mellifère est directement menacée. En France, l’industrie fait travailler 20000 personnes donc 2000 apiculteurs professionnels, mais on compte également 98000 éleveurs amateurs. « C’est réellement une situation alarmante pour l’apiculture, car l’abeille domestique est de loin la plus menacée de disparition » insiste Pierre Zagatti. Justifiée, donc, la colère des syndicats d’apiculteurs, mais pas seulement pour des raisons économiques.
Une abeille butine près de 700 fleurs par jour. Derrière ce chiffre impressionnant, se cache un travail crucial : la pollinisation. Il y a 120 millions d’années, les ancêtres des abeilles permettaient déjà aux fleurs mâles et femelles d’une même espèce de se féconder. Aujourd’hui, près de 80% des cultures agricoles ont besoin des insectes pour être pollinisées, et environ trois quart d’entre elles le sont par les abeilles.

 L’UNAF RÉCLAME L’ATTENTION DU GRENELLE


Dans une note à l’attention des groupes de travail du Grenelle de l’environnement, l’UNAF tire la sonnette d’alarme. Outre le classement de l’abeille comme espèce protégée, l’association réclame la mise en place de pénalités financières « en cas de destruction et d’intoxication de colonies d’abeilles ». Elle espère également la généralisation des jachères apicoles, c’est-à-dire des cultures de plantes mellifères en alternance avec des cultures agricoles classiques, ainsi qu’une diversification des ces plantes mellifères. Enfin, l’UNAF encourage l’interdiction de l’utilisation de désherbants chimiques dans les lieux où ils ne sont pas indispensables (routes et voies ferrées), et la plantation de haies le long des routes. La biodiversité fait partie des thèmes abordés au Grenelle ; reste à savoir si les abeilles sont prioritaires dans l’esprit des intervenants.



On estime que plus de 20000 plantes sauvages sont sauvegardées en Europe grâce à l’action des abeilles. Les butineuses permettent également aux pollens de différentes espèces de se rencontrer, assurant ainsi un rôle dans la diversification des plantes. Au-delà des conséquences économiques directes pour le secteur de l’apiculture, l’agriculture mondiale serait elle-même menacée à long terme.

Un cercle vicieux environnemental

« Si demain, les abeilles s’éteignent, on peut s’attendre à voir disparaitre 60% des fruits et légumes » estime Yves Goïc. Sans compter les plantes que nous ne consommons pas, et qui peuvent paraitre secondaires du point de vue économique. Sans elles, pourtant, c’est l’équilibre de la chaîne alimentaire qui vacille. Les abeilles elles-mêmes ont besoin d’une diversité de plantes, de façon à pouvoir butiner toute l’année. « Il y a de moins en moins de fleurs à nectar dans les jardins. Or ce sont ces fleurs qui sont butinées par les insectes » explique Pierre Zagatti. Il y a alors de moins en moins d’abeilles dans les jardins, et ainsi de suite. Le problème, hélas, ne se limite pas aux seules butineuses : tous les insectes sont menacés. « Le rôle des abeilles a été gonflé par le lobby des apiculteurs, ajoute-t-il. Mais elles ne représentent qu’une part des insectes pollinisateurs ». L’urgence concerne donc le miel, mais à moyen terme c’est l’agriculture mondiale qui est menacée, et avec elle la biodiversité.
L’un des espoirs réside dans la collaboration entre apiculteurs et agriculteurs, car « aujourd’hui, la recherche agronomique n’est pas prête à proposer des espèces qui n’ont pas besoin de pollinisateurs pour se reproduire », affirme Yves Goïc. Il s’agit également d’adapter les produits phytosanitaires et leur utilisation aux sensibilités des insectes. Pierre Zagatti met également en cause la politique apicole française des dernières années. « On a privilégié une certaine race de reines pour des raisons de productivités, au détriment de la biodiversité. A long terme c’est dangereux », explique-t-il. De son côté, l’Union nationale de l’apiculture française (UNAF) demande que soit abordée au Grenelle de l’environnement la question de la protection des butineuses. Jean-Marc Bonmatin, lui, est plus confiant pour les insectes : « Les abeilles nous survivront. Mais nous, on va payer cher notre comportement trop laxiste avec la nature ».



Rouba Naaman
Mis en ligne le : 12/09/2007